Oui, c’est dur de parler de sa disparition et de ce qui suivra, explique le sociologue Serge Guérin. Mais le faire permet de redonner du sens aux années qui nous restent à vivre avec nos proches.

Serge Guérin, sociologue
Pourquoi est-ce si dur d’évoquer sa mort avec son conjoint, ses enfants ?
Une sacrée question ! Quelques rares personnes adorent parler de leur mort, et certains, notamment ceux qui s’étaient fixé une limite et qu’ils l’ont dépassée, font preuve de philosophie face à leur mort en se disant, maintenant, c’est du bonus !
Mais globalement, nous préférons ignorer cette fin, que nous savons pourtant inéluctable. C’est tout simplement humain, anthropologique. Et plus nous nous vieillissons, plus ça devient difficile de parler de notre mort. Lorsque nous avons 40 ans, nous savons que l’échéance est lointaine, mais quand nous approchons les 80 ans et que cette échéance se rapproche, nous n’avons pas envie d’imaginer notre disparition.
Que nous soyons croyants ou pas, d’ailleurs, nous avons envie de dire comme Jeanne du Barry devant la guillotine : « Encore un instant monsieur le bourreau ! »
C’est aussi dur pour les enfants, le conjoint ?
Oui, pour un enfant, c’est difficile d’imaginer la mort de quelqu’un qui a été présent pour lui depuis le début de sa vie. « Je n’ai pas envie de parler de ta mort, maman… » De plus, parler de la mort de ses parents, c’est formaliser le fait qu’après eux, on sera en première ligne, que ce sera notre tour… Idem pour un conjoint.
Quand on parle de transmission d’un patrimoine, s’ajoute au tabou de la mort un autre tabou, celui de l’argent. Comment l’aborder ?
Léguer un patrimoine à ses enfants présente une double dimension, immatérielle et matérielle. Pour l’immatériel, c’est le fait de se perpétuer, de témoigner d’un certain succès dans la vie, si toutefois on laisse plus que ce que l’on a reçu au départ.
Pour la dimension matérielle, c’est le fait de transmettre quelque chose de concret, qui va être utile et qui donne un sens à la vie que l’on a menée.
Transmettre, c’est laisser une trace de soi. Et c’est encore plus important pour ceux qui n’ont pas grand-chose : la petite maison qu’ils laissent à leurs enfants, même si sa valeur n’est pas importante, est malgré tout un élément de réussite.
Y a-t-il d’autre facteurs qui rendent difficile le fait de parler argent et héritage ?
Certainement le fait que dans notre pays, la transmission est régie par des règles très contraignantes qui encadrent les successions. On ne peut pas, par exemple, trop avantager un héritier par rapport aux autres. Or on peut être tenté d’être plus généreux avec un enfant qui a été plus présent et aidant que les autres. C’est un sujet qui mêle le subjectif et l’objectif, le sentiment et le ressentiment.
« Si 70 ans est un âge clé, pourquoi ne pas se créer une alerte pour ses 68 ans et faire son petit Mai 68 de la transmission familiale ? »
Les inégalités économiques au sein du couple ne compliquent-elle pas aussi le problème ?
C’est vrai pour les vieilles générations où l’un des conjoints, la femme généralement, ne travaillait pas. Ça l’est moins pour les générations nouvelles qui ont globalement trouvé une forme d’équilibre, d’égalité dans leur fonctionnement.
Mais je veux insister sur un élément majeur : le déficit absolu de connaissance économique des Français ! Nous sommes d’une incompétence crasse dans ce domaine et ça n’aide pas ! D’où l’intérêt d’avoir recours à un tiers de confiance compétent dont l’aide sera d’autant plus précieuse qu’il ne mettra pas d’affect dans ses conseils.
Comment aborder le sujet comme une solution et non pas comme un problème ?
En en parlant avant d’être dans le tragique. C’est-à-dire en mettant suffisamment de distance pour éviter les tensions. Si 70 ans est réglementairement un âge clé pour prendre des dispositions, pourquoi ne pas se créer une alerte pour ses 68 ans et faire son petit Mai 68 de la transmission familiale ?
On peut aussi placer le débat sur le terrain très concret des économies que l’on peut réaliser quand on s’y prend tôt. Mais aussi aborder de façon très pragmatique avec ses enfants et ses petits-enfants l’idée de sauter une génération pour transmettre un patrimoine et lui donner une utilité plus grande encore.
Pour en revenir à l’argent tabou, la transmission d’un patrimoine n’est-elle pas le moment d’affirmer que l’argent est plus un outil qu’une identité ?
Votre question me fait penser à Oscar Wilde lorsqu’il disait : « Le cynisme, c’est connaître le prix de tout et la valeur de rien ». Évoquer sa mort avec ses proches, c’est le bon moment pour repenser ses valeurs, donner du poids à son parcours, raconter son histoire, dire que quand notre fin arrivera nous léguerons des biens matériels, certes, mais aussi des idées, une vision de la vie…
Notre société hyper-technique a voulu mettre le tragique de côté en évacuant la mort, en la rendant invisible, mais la crise de la Covid 19 nous a fait redescendre sur terre. Nous avons pris conscience que nous devons profiter à fond des années qui nous restent à vivre, que c’est le moment de leur redonner du sens.
Parlons donc sereinement de notre mort avec nos proches et de ce que nous leur laisserons après notre disparition : ce n’est pas parce que nous anticipons notre succession que nous sommes déjà mort !
Bio
Serge Guérin est sociologue, spécialiste de la « séniorisation » de la société, des enjeux de l’intergénération, et des solidarités. Professeur à l’INSEEC GE. Il est membre du conseil scientifique du Cercle de l’Épargne. Auteur d’une quarantaine d’ouvrages, dont le dernier « Et si les vieux aussi sauvaient la planète ? ».